Compositrices oubliées : 6 œuvres puissantes à (re)découvrir d’urgence

De Clara Schumann à Elsa Barraine, ma sélection du 8 mars

martha
5 min ⋅ 08/03/2026

QUELLES COMPOSITRICES ÉCOUTER ? SUIVEZ LE GUIDE !

« Un nom d’homme et vos partitions seraient sur tous les pupitres ! », déclarait Franz Liszt à sa disciple Marie Jaëll. Outre Clara Schumann et Fanny Mendelssohn, dont les patronymes sont célèbres (mais qui est capable de citer leurs œuvres ?), de nombreuses compositrices ont longtemps prospéré dans l’oubli le plus complet. À la faveur d’une démarche de redécouverte du « matrimoine », nombre d’entre elles sont descendues des greniers de l’histoire pour apparaître dans des programmes de concerts et enrichir la discographie. Mel Bonis, Rita Strohl, Augusta Holmès…

En ce 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, j’ai réalisé pour vous une sélection de mes œuvres favorites de compositrices. Toutes servies par de grands interprètes. À écouter sans modération !

Elsa Barraine ©Boris Lipnitzki/Roger Viollet

1. Concerto pour piano de Clara Schumann, 2e mouvement: Romance

Beatrice Rana, Orchestre de Chambre d’Europe, Yannick Nézet-Séguin

Il existe encore peu de versions du Concerto de Clara Schumann (1819-1896), mais celle de la pianiste italienne Beatrice Rana avec Yannick Nézet-Séguin fait déjà figure de référence. Cette partition éblouissante a été composée par Clara à l’âge de 14 ans et achevée à 16 ans. Ce concerto s’illustre par sa dimension très théâtrale, à l’image de la forte personnalité de l’adolescente. Ce n’est pas un hasard que Beatrice Rana se soit emparée de cette partition. Mon passage préféré ? Le mouvement lent, la Romance, qui fait dialoguer le piano et le violoncelle dans un lyrisme irrésistible.

2. Florence Price, Symphonie n°3, III. Juba Dance

Orchestre de Philadelphie, Yannick Nézet-Séguin

Née à Little Rock dans l’Arkansas, au cœur de l’Amérique ségrégationniste, Florence Price (1887-1953) a réussi, en tant que femme noire, le double exploit de faire jouer de son vivant sa musique par une grande phalange américaine : l’Orchestre symphonique de Chicago. L’Orchestre de Philadelphie et Yannick Nézet-Séguin (qui est décidément de toutes les parties !) ont enregistré sa 1re et sa 3e Symphonie en 2021. Je partage avec vous le 3e mouvement, intitulé « Juba Dance », du nom de la danse pratiquée par des esclaves afro-américains qui travaillaient dans les plantations de Caroline du Sud. Une page pourtant très lumineuse, syncopée, rythmée par les percussions (woodblocks, castagnettes…) et autres claquements de mains. Réjouissant.

3. Mel Bonis, Mélisande

Célia Oneto Bensaid

Si vous aimez Debussy et ses célèbres Reflets dans l’eau, ne tardez pas à découvrir Mélisande de Mel Bonis (1858 -1937). La pièce, pourtant, précède de sept ans celle du compositeur français. On y retrouve une atmosphère voisine : des sonorités fluides, presque aquatiques, portées par des harmonies chatoyantes. Mais la reconnaissance de la compositrice fut tardive. Et ce n’est pas faute d’avoir choisi un pseudonyme masculin — Mel plutôt que Mélanie. Cette élève de César Franck signe plusieurs pièces dédiées à des héroïnes légendaires (OphélieSalomé, Desdémone…). Je reviendrai plus longuement sur cette femme au destin romanesque dans un prochain article. En attendant, laissez-vous porter par ses paysages sonores, sublimés par la pianiste Célia Oneto Bensaid, très engagée dans la redécouverte des répertoires féminins. Le nom de Mélisande reste aujourd’hui indissociable de Debussy et de son opéra Pelléas et Mélisande, inspiré de la pièce de Maurice Maeterlinck.
Il est temps d’entendre aussi celui de Mel Bonis !

4. Augusta Holmès, La Nuit et l’Amour

Orchestre national de Lyon, Nikolas Szeps-Znaider

Compositrice d’origine irlandaise, née à Paris dans une famille aisée, Augusta Holmès (1847-1903) étudie la composition auprès de César Franck. Elle compose en 1888 Ludus pro patria (Jeu pour la patrie), une symphonie pour chœur, œuvre patriotique à la gloire de la France. La Nuit et l’Amour est un interlude symphonique extrait de cette symphonie. Il s’agit là de l’une des plus belles pages de la compositrice, aux influences wagnériennes. Si vous aimez le Prélude de Lohengrin, vous ne serez pas dépaysé !

5. Elsa Barraine, Les Tziganes

Orchestre National de France, Cristian Macelaru

Lauréate du prix de Rome à l’âge de 19 ans, Elsa Barraine (1910-1999) compose une centaine d’œuvres : ballets, symphonies, cantates… et même un opéra. Alors qu’elle assiste à la montée du nazisme, elle signe une œuvre engagée, Pogromes, d’après un poème d’André Spire, avant de rejoindre le Parti communiste français à la suite des accords de Munich. Elle s’engage dans la Résistance et participe à la création du Front des musiciens français. Sa musique se fait l’écho politique des bouleversements de son temps. Comme le poème symphonique Song Koï, Variations sur le Fleuve Rouge composé en 1945, en pleine guerre d’indépendance d’Indochine. Une maîtrise de l’écriture orchestrale qui ne tombe jamais dans le pittoresque stéréotypé. Ma suggestion du jour : une courte rhapsodie orchestrale qui met le violon en majesté : Les Tziganes, jubilatoire. Le titre n’étant pas disponible à la libre écoute, voici le lien de sa 2e Symphonie. Sinon, précipitez-vous sur le coffret qui lui est tout juste consacré chez Warner.

6. Juliette Dillon, Contes fantastiques de Hoffmann, VI. Les Maîtres chanteurs

Jean-Frédéric Neuburger, piano

On sait très peu de choses de Juliette Dillon (1823-1854), sinon qu’elle a eu une vie brève. Elle est décédée prématurément du choléra, à l’âge de trente et un ans, laissant derrière elle une musique enfiévrée, un vaste cycle très virtuose : les Contes fantastiques de Hoffmann, dont est issue la pièce Les Maîtres chanteurs. Dans la préface de la partition, Juliette Dillon se défend de toute démarche figurative, tout en s’excusant du défi technique que représente l’exécution de cette œuvre, à peine moins difficile que les Douze Études d’exécution transcendante de Liszt ! La musique se déploie dans une forme de folie sonore, faisant gronder les graves et claquer les aigus. Des pièces qui exploitent toute l’étendue du clavier comme les ressources physiques du pianiste, dans une vaste chevauchée fantastique. Et il fallait un pianiste suffisamment chevronné pour s’intéresser à cette pièce. C’est le grand pianiste français Jean-Frédéric Neuburger (lire l’interview ci-dessous) qui l’a révélée au public, de Venise (où j’ai eu la chance de l’entendre) à Paris. Un rayonnement inespéré pour cette compositrice fauchée dans la fleur de l’âge.


Jean-Frédéric Neuburger : “ j’ai eu un choc en découvrant ces partitions ”

DANS QUEL CONTEXTE S’INSCRIVENT LES « CONTES FANTASTIQUES » DE JULIETTE DILLON ?

C’est une œuvre majeure, le chaînon manquant dans le piano romantique français, avant Franck, Debussy… Elle a été écrite entre 1850 et 1853, avant la Sonate de Liszt (1853), avant Faust de Gounod. Elle est en lien avec la musique contemporaine française qui va advenir à la fin des années 1850-1860. Elle précède L’ArlésienneCarmen et Les Pêcheurs de perles de Bizet. J’ai tout de suite eu un choc en découvrant les partitions de Juliette Dillon. C’est un cycle remarquable d’une heure quinze environ. Dix pièces conçues pour être enchaînées les unes aux autres, mais qui peuvent être jouées isolément.

QUEL EST LE PARCOURS DE CETTE COMPOSITRICE ?

Elle était organiste à la cathédrale de Meaux, comme beaucoup de bons compositeurs et compositrices. Ce qui l’inscrit pleinement dans une grande tradition musicale. Schumann était un grand organiste, tout comme Mendelssohn, Liszt et tous les grands compositeurs français du XIXe siècle : Fauré, Franck, Saint-Saëns, Niedermeyer, Widor, Vierne… à l’exception de Berlioz et Gounod.

QUELS SONT LES CRITÈRES POUR JUGER DE LA VALEUR D’UNE ŒUVRE AINSI
EXHUMÉE ?

C’est l’inspiration, tout simplement, qui se dégage de l’œuvre. Et la facture, la technique de la composition. Là, elle est vraiment aboutie. Les rappels thématiques à l’intérieur de chaque conte sont tous parfaitement en place, les modulations s’inscrivent dans la tradition lisztienne, berliozienne. Ce qui m’a plu, c’est l’aspect novateur. Si j’avais découvert une musique écrite en 1850 mais qui aurait pu être écrite en 1815, cela ne m’aurait pas intéressé du tout. Je suis partisan de cette approche qui consiste à classer l’œuvre par rapport à son époque. Ici, on est face à une compositrice qui crée avec le langage le plus à la pointe et qui s’inspire des Contes d’Hoffmann. Offenbach s’est servi plus tard des mêmes thèmes.

PROPOS RECUEILLIS PAR E. F.


POUR ALLER PLUS LOIN

🎧 Écoutez mon podcast FEMMES PIONNIÈRES sur France Musique. Des portraits de femmes qui ont forcé le destin, une (re)découverte de leur vie, de leur musique et de la grande Histoire dans laquelle elles s'inscrivent.

🎼 Présences compositrices a mis au point la base de données « Demandez à Clara ». Un outil financé par la Sacem, qui a répertorié près de 26 000 œuvres de 2 000 compositrices. Le site comprend de nombreuses ressources pédagogiques.

👩‍🎤 La Cité des compositrices, association fondée par la violoncelliste Héloïse Luzzati pour rechercher et diffuser le répertoire des compositrices.


SUR SCÈNE EN MARS

👉 12 mars, Philharmonie de Paris, Florence Price
👉 24 mars, Musée d’Orsay, 7 compositrices
👉 30 mars, BNF, salle Ovale, Claude Arrieu

martha

Par Elsa Fottorino

Je m’appelle Elsa Fottorino, je suis journaliste et autrice, ex-rédactrice en chef de Pianiste, auteure de nombreux formats pour Classica, productrice d’émissions sur France Musique et mes romans ont été sélectionnés dans plusieurs grands prix littéraires.
Avec martha, je vous invite à découvrir la musique de l’intérieur, au plus près des artistes et de leur histoire.